vendredi 24 juillet 2009

Armory Lovins : Visionnaire vert


Cet apôtre des économies d'énergie qui travaille avec le gratin des entreprises américaines est convaincu que la révolution écologique est une excellente affaire


Un vrai gamin... Comme un coureur de haies, il enjambe les montants des panneaux solaires qui couvrent le toit de sa résidence d'Old Snowmass. Au loin, les sommets enneigés des montagnes du Colorado. Mais c'est le dernier lifting énergétique de sa maison modèle qu'Amory Lovins fait admirer. Dans cette maison témoin qui revend son surplus d'énergie à la compagnie locale, électricité, eau chaude et chauffage au sol marchent au solaire. Des «supertenetres» au gaz xénon laissent entrer les lumières et retiennent la chaleur. Au milieu du salon trône une serre tropicale, avec insectes et poissons... «C'est cette résidence, achevée en 1984, qui a donné à Wolfgang Feist l'idée de construire en 1992 la première «maison passive» en Allemagne», explique Lovins. Car cette grosse bâtisse de pierre grise n'est pas seulement un agréable lieu de vie ouvert aux visiteurs. C'est aussi le siège du Rocky Mountain Institute (RMI), qu'Amory Lovins et sa femme Hunter ont créé en 1982. RM, c'est une combinaison baroque d'ONG et de centre de recherche. Un «think and do tank» entrepreneurial de 80 personnes, qui tire la moitié de son budget (13 millions de dollars) du consulting énergétique. «Notre vocation est de promouvoir l'usage efficient et régénératif des ressources, résume Lovins. Nous apportons des solutions, non de nouveaux problèmes. Nous sommes des praticiens, pas des théoriciens. Et nous croyons aux transformations, non aux améliorations l» Pour Amory Lovins, grande figure de l'écologie, les Etats-Unis ont raté le tournant dans les années 1970 quand ils ont choisi la voie de la dépendance aux énergies fossiles - produire toujours davantage, quels qu'en soient le prix et les conséquences - au lieu d'emprunter un chemin plus frugal. Lui, dès 1976, préconisait de partir des usages concrets de l'énergie - une bière fraîche, une douche chaude... - pour réfléchir à la façon de les satisfaire, au moindre coût financier et écologique. Son dada ? Encore et toujours les économies d'énergie dans la construction, l'industrie, les transports. Un concept qu'il rend plus sexy en parlant de «négawatts», cette électricité qui coûte tellement moins cher à économiser qu'à produire. Refrain : «C'est la méthode même de design des bâtiments qui est mauvaise. On se demande toujours : quelle épaisseur doit avoir l'isolant, quelle doit être l'efficience du toit, des fenêtres, de la chaudière ? Mais bonifier les composants isolément n'optimise pas la maison en tant que système !»


Aux antipodes des écolos traditionnels, Amory Lovins ne prône ni privations ni subventions, mais une stratégie de marché. Dès 2000, dans son ouvrage culte, «le a Capitalisme naturel», cet avant-gardiste expliquait que la révolution écologique profiterait d'abord à l'économie : «Small est non seulement beautiful mais aussi rentable.» Cette approche l'a conduit à travailler avec 90 des 500 plus grosses sociétés américaines, de Coca-Cola à Chevron, de Hewlett-Packard à Bank of America. Rocky Mountain Institute vient ainsi de «codesigner» la rénovation de l'Empire State Building new-yorkais : un chantier à 13 millions de dollars, qui va réduire sa facture énergétique annuelle de 4,4 millions, en diminuant la consommation de 38% !
Le même type de raisonnement vaut pour l'automobile, plaide Lovins, qui a essayé, dans les années 1990, de vendre à General Motors son idée de voiture hyperlégère en fibre de carbone. En vain : «Détroit calcule ses coûts à h pièce ou au kilo. Les constructeurs n'ont pas compris que le surcoût d'une carrosserie légère et aérodynamique était plus que compensé par une réduction d'un tiers de la puissance du moteur et les économies de carburant.» Pour prouver l'efficacité de ce concept, RM a créé deux start-up : Hypercar, spécialisée dans l'outillage pour ces carrosseries en fibre; et Bright Automotive, qui vient de dévoiler un véhicule utilitaire électrique ultraléger pour les flottes d'entreprise. Qu'il s'agisse du dernier cri du photovoltaïque ou de la politique des biocarburants, Amory Lovins est intarissable. Avec la même passion de convaincre son interlocuteur... quel qu'il soit. «Il accordera autant de temps à un étudiant de passage qu'à un patron de multinationale», s'amuse un collaborateur. Lovins adore aussi mettre les pieds dans le plat. En mai, lors de sa visite en France, il a expliqué à Jean-Louis Borloo et à EDF que «le nucléaire était fini»... Pour lui, qu'elle fonctionne au charbon ou à l'atome, la centrale thermique géante est obsolète, «comme les locomotives à vapeur de l'ère victorienne ou l'ordinateur mainframe des années 1970». L'avenir ? Le«micropower» : un panachage de centrales électricité-chaleur, au niveau des usines ou des bâtiments, et d'énergies renouvelables distribuées (solaire, éolien). «Cette révolution s'est déjà produite. Désolé, vous l'avez ratée !», a-t-il affirmé, chiffres à l'appui, à ses interlocuteurs français. Les théories de cet esprit subversif sont controversées. Certains experts américains pensent qu'il se trompe. D'autres, plus nombreux, qu'il sous-estime les résistances au changement. Mais quand on le traite d'optimiste, Amory Lovins rétorque qu'il pratique simplement «l'espoir appliqué». Avec la sérénité du visionnaire qui a raison depuis quarante ans et que l'histoire vient de légitimer.

Amory Lovins

1947. Naissance à Washington DC.
1982. Création du «Rocky Mountain Institute» (rmi.org).
2000. «Le Capitalisme naturel» (avec Paul Hawken).
2008. «Pétrole : gagner la fin de partie», mode d'emploi pour nous débarrasser de notre accoutumance au brut.

Dominique Nora
Le Nouvel Observateur

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